Ivanov

Mise en scène :  Luc Bondy

Auteur : Anton Tchekhov

Théâtre : Théâtre de l’Odéon – 6ème

Avec : Marcel Bozonnet, Christiane Cohendy, Victoire Du Bois, Ariel Garcia Valdès, Laurent Grévill, Marina Hands, Yannik Landrein, Roch Leibovici, Micha Lescot, Chantal Neuwirth, Nicolas Peduzzi, Dimitri Radochévitch, Fred Ulysse, Marie Vialle, et, en alternance, les musiciens Philippe Borecek (accordéon) – Philippe Arestan (violon) et Sven Riondet (accordéon) – Alain Petit (violon), et les invités Nikolitsa Angelakopoulou, Quentin Laugier, Missia Piccoli, Antoine Quintard, Victoria Sitjà

Ce spectacle restera la dernière mise en scène de Luc Bondy représentée de son vivant. En effet, décédé fin novembre et directeur de l’Odéon de 2012 à 2015, son Othello prévu début 2016 n’aura pas lieu. Ivanov, qui avait déjà été joué à la saison précédente a été repris en Octobre dernier pour une vingtaine de dates.

Ivanov est la première pièce d’Anton Tchekhov à avoir été représentée de son vivant (Platonov a été écrite avant mais jouée bien plus tard). Ivanov (Micha Lescot), petit propriétaire terrien russe endetté, est marié à Anna Petrovna (Marina Hands),  fille juive déshéritée par ses parents, faute d’avoir épousé Ivanov, non juif. La pièce démarre quelques années après leurs mariages, lorsque Anna Petrovna, atteinte de tuberculose, n’a plus que quelque temps à vivre et nécessite du repos et de la compagnie.

IVANOV : Il faut être raisonnable, Ania. Quand tu seras guérie, nous ferons des sorties ensemble, mais pour l’instant, il te faut du repos… Bon, adieu… Je serai de retour pour une heure.

ANNA PETROVNA : Kolia… Et si tu restais ? On ferait des galipettes, comme avant, dans le foin… On dînerait ensemble, on lirait… Le ronchon et moi, on a appris plein de duos pour toi… (Pause) Reste, on va rire… Ou bien, comment c’est ? Les fleurs renaissent au printemps, mais la joie ne vient pas ?… Allez, vas-y, vas-y…

IVANOV : Je… Je serai bientôt de retour… (il veut sortir, s’arrête et réfléchit) Non, je ne peux pas !… (Il sort)

ANNA PETROVNA : Vas-y…

Ivanov, au lieu de veiller sur elle et de rester à son chevet, éprouve une envie irrésistible de fuite et se réfugie tous les soirs chez les Lebedev, riches voisins, parents de la jeune Sachenka, qui tombera amoureuse d’Ivanov. Celui-ci commence alors une relation avec la jeune Lebedev, et se fait surprendre par sa femme, venue un soir chez les Lebedev pour sortir de l’ennui. Anna Petrovna mourra alors peu après.

Dans une seconde partie, Ivanov se mariera avec Sacha, sous le mépris de tous les notables des environs. Le jour du mariage, le docteur de sa femme décédée interrompt les festivités et déclare qu’Ivanov est un salaud. Celui-ci, dans un élan de folie libératrice, le remerciera et se suicidera dans la foulée dans une scène finale forte et sombre.

iva_4

Nous serons tout d’abord séduit par la scénographie et les décors de ce spectacle, très réussis. Que ce soit lors du premier tableau devant la maison d’Ivanov, sorte de maison de poupée en fond de scène aux formes pointues ou dans le second tableau, dans les appartements des Lebedev, salon bourgeois avec en fond de scène une verrière donnant sur l’extérieur.

Cependant, c’est l’interprétation d’Ivanov par Micha Lescot qui marquera le plus fortement le spectateur. En effet, celui-ci incarne de manière remarquable la subtilité et la complexité du personnage principal : un Ivanov insaisissable,  tantôt cruel,  tantôt dépressif dont on ne connaîtra au final jamais la véritable identité. Son interprétation, telle celle d’un vampire en recherche permanente d’un morceau de vie, bouscule et déroute le spectateur mais finira par le convaincre dès la fin du premier acte.

Marina Hands joue également une Anna Petrovna percutante même si sa présence et sa force de comédienne sont quelque peu contradictoires avec son rôle de femme à l’article de la mort. Les autres comédiens ne sont pas en reste et pose très bien l’ambiance et le décor de la bourgeoisie russe quelque temps avant la révolution,  atmosphère d’ennui et de pauvres perspectives.

PHOc59be86a-a871-11e4-8928-56900f935161-805x453

C’est donc un spectacle remarquable auquel on assistera pendant plus de deux heures. Ivanov est un très bon Tchekhov, du fait de la complexité et de la finesse de son personnage principal. Cependant, un metteur en scène peut assez facilement passer à côté de l’œuvre de l’auteur s’il n’est pas capable de jauger entre les bonnes nuances que les acteurs doivent apportés aux personnages, le bon rythme de la pièce qui peut s’avérer piégeur et la justesse du propos, jamais sentencieuse.

Heureusement pour nous, Luc Bondy faisait partie des grands metteurs en scène Français et nous a délivré, dans l’une de ses dernières productions, un très bon spectacle.

IVANOV : Ecoute, mon pauvre vieux… T’expliquer qui je suis, si je suis honnête ou malhonnête, en bonne santé ou psychopathe, je ne le ferai pas. Pas moyen de t’expliquer. J’ai été jeune, brûlant, sincère, pas bête ; j’aimais, je détestais et je croyais d’une autre façon que tous les autres, je travaillais et j’espérais pour dix, je me battais contre des moulins à vent, je me cognais la tête contre les murs ; sans mesurer mes forces, sans réfléchir, sans connaître la vie, j’ai pris sur mes épaules un fardeau, une charge qui m’a tout de suite fait craquer le dos, qui m’a rompu les veines ; je m’empressais de me dépenser rien que dans ma jeunesse, je m’enivrais, je m’excitais, je travaillais ; je ne connaissais pas de mesure. Et, dis-moi : est-ce qu’il pouvait en être autrement ? Nous ne sommes pas nombreux, nous, et, du travail, il y en a ! Et voilà avec quelle cruauté la vie contre laquelle je me suis battu se venge de moi ! Je me suis cassé ! A trente ans déjà, la gueule de bois, je suis vieux, j’ai mis ma robe de chambre. La tête lourde, l’âme paresseuse, fatigué, cassé, brisé, sans foi, sans amour, sans but, comme une ombre, j’erre parmi les gens je ne sais pas qui je suis, pourquoi je vis, ce que je veux. J’ai déjà l’impression que l’amour n’est que fadaise, que les caresses sont écœurantes, que le travail n’a pas de sens, que les chansons et les discours brûlants sont vieux et plats. Et, où que j’aille, j’apporte avec moi l’angoisse, l’ennui glacial, l’insatisfaction, le dégoût de la vie… Je suis perdu sans retour ! Tu as devant toi un homme qui, à trente-cinq ans, est déjà fatigué, désabusé, écrasé par ses exploits insignifiants ; il brûle de honte, il se moque lui-même de sa faiblesse… 

Written by:

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire