Vu du Pont

Mise en scène :  Ivo Van Hove

Auteur : Arthur Miller

Théâtre : Théâtre de l’Odéon – Berthier

Avec : Nicolas Avinée, Charles Berling, Pierre Berriau, Frédéric Borie, Pauline Cheviller, Alain Fromager, Laurent Papot, Caroline Proust

Ivo Van Hove revient en novembre avec une reprise en français du spectacle Vu du pont d’Arthur Miller, mise en scène déjà représentée à Londres l’année dernière.

La pièce se déroule dans le New-York des années 20, en pleine ébullition, où l’Amérique est perçue par les européens comme un Eldorado où n’importe qui peut faire fortune et subvenir aux besoins de sa famille.

L’histoire prend alors place dans l’une de ces familles d’immigrés italiens, dans laquelle Eddy, seul homme, travaille aux Docks pour subvenir aux besoins de sa femme et de sa nièce, qu’il a recueillie après le décès de ses parents.

Dès le début du spectacle, on remarque une ambiguïté forte dans la relation qu’entretient Eddy avec sa nièce Katie. Eddy, qui la considère encore comme une enfant, veut que Katie finisse ses études avant de travailler et de quitter leur appartement. Mais le spectateur doutera tout au long du spectacle, sans jamais vraiment avoir de réponse claire, sur la forme d’amour qu’éprouve Eddy pour Katie.

EDDIE : Elle a l’air bien courte ta robe. Tu crois pas ?

KATIE : Non, pas quand je suis debout.

EDDIE : Je pense qu’il t’arrive de t’asseoir, non ?

KATIE : Que veux-tu Eddie, c’est la mode. Si tu m’avais vu descendre la rue…

EDDIE : Justement, je t’ai vue descendre la rue et faut que je te le dise, ça m’a foutu les nerfs en pelote.

KATIE : Pourquoi ?

EDDIE : Dans la rue, c’est simple, tu ne marches pas, tu ondules.

KATIE : J’ondule ?

EDDIE : Ne te fous pas de moi, veux-tu ? Je te dis que tu ondules ! Au drugstore, j’aime pas la façon qu’ils te regardent. Et sur le trottoir, avec ces hauts talons ! Clac ! Clac ! Les têtes tournent comme des girouettes. C’est pas tolérable.

Débarque alors illégalement d’Italie deux cousins de Béa (la femme d’Eddy) ayant besoin d’être hébergés le temps de gagner suffisamment d’argent pour l’envoyer à leur famille restée dans leur pays. Eddy trouve alors un travail sur les docks à ces deux cousins, Marco et Rodolfo, et une nouvelle ambiance s’installe dans leur petit appartement.

Rodolfo, le jeune frère, heureux d’arriver dans ce nouveau pays, désire profiter de toutes ses joies et modernités en sortant le plus possible. Katie l’accompagne alors dans ses visites et très vite une idylle s’installe entre ces deux personnages.

Cette relation déplait profondément à Eddy qui voit en Rodolfo un intrus ne se comportant pas comme un homme digne. Il doute même fortement de sa sexualité (il est blond aux cheveux longs, aime chanter et se faire remarquer) et suspecte Rodolfo de se rapprocher de Katie dans le seul but de se marier avec pour obtenir des papiers américains. Eddy essaie alors de cesser cette histoire naissante entre sa nièce et ce cousin, ce qui ne réussit pas et éloigne au contraire Katie de son oncle.

Lorsque Katie et Rodolfo annonce qu’ils souhaitent se marier ensemble, Eddy ne le supporte pas et finit par dénoncer Rodolfo et Marco de clandestinité sur le territoire américain. Les deux italiens sont alors contraints de quitter le territoire. Marco ne supporte pas la trahison d’Eddy et décide alors de se venger. La scène finale opposera alors Eddy et Marco, dans un combat où Eddy succombera des suites d’un coup de couteau.

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Pour ce spectacle, Ivo Von Hove a pris le parti pris d’amplifier au maximum le côté tragique de la pièce. Pour cela, il choisit tout d’abord une scénographie épurée, plateau nue, bas de plafond (les spectateurs sont placés en arc de cercle tout autour de la scène), illuminée par une lumière blanche et forte amplifiant la brutalité des événements et l’irrévocabilité des décisions prises par les personnages.

De plus, tout au long du spectacle, un personnage, celui de l’avocat d’Eddy Carbone, fait le lien entre le public et le spectacle en racontant les événements dans leurs ordres chronologiques. Très souvent, ce personnage, sorte de Cassandre américain, annonce à demi-mot les faits qui vont se dérouler et par cela renforce également le côté tragique de la pièce.

ALFIERI : On voudrait parfois crier gare et sans ménagements dire à un homme de façon précise ce que lui réserve l’avenir et voilà, on a trop le respect de sa personne pour oser lui parler. J’aurais pu, cet après-midi-là, finir toute l’histoire d’Eddie Carbone. Il n’y avait pour moi plus l’ombre d’un mystère, mais je le voyais, lui, comme s’il s’était engagé dans un tunnel et qu’il se dirigeait vers l’unique sortie possible. Je savais par où passait son destin, je savais où il finirait.

Enfin, la musique est également utilisée comme un élément portant la volonté du metteur en scène. En effet, de la musique classique est mise en fond sonore tout au long de la pièce et des claquements réguliers, lourds et nets, comme une aiguille d’une horloge, se font entendre à certains moments de la pièce, lorsque l’un des personnages s’engage dans une direction vers laquelle il ne peut plus revenir.

Même si ces artifices peuvent sembler grossiers sur le papier, le spectateur se retrouve totalement pris dans cette ambiance et vit avec émotion et peur les événements qui se produisent tout au long du spectacle.

Cette mise en scène n’aurait pas été possible sans un texte remarquable. Tellement remarquable qu’à la fin du spectacle, on se demandera si l’auteur n’avait pas déjà imaginé une telle mise en scène, ou tout au moins puiser son inspiration et la mécanique de son histoire dans les tragédies grecques, tellement cette idée semble juste et puissante.

Celle-ci atteint alors son paroxysme pendant la scène finale, lors du combat mortel où l’ensemble des six personnages constituent lentement sur scène une mêlée où se retrouve en son centre Marco et Eddy, et où une pluie de sang s’abat sur les personnages, jusqu’à ce qu’Eddy s’écroule dans une mare rouge vif (Ivo Van Hove change alors quelque peu la fin car dans le texte, Eddy, voyant Marco arriver pour le tuer, le devance et se suicide d’un coup de couteau).

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Il faut également mentionné que la direction d’acteur, et notamment celle du personnage principal, Eddy Carbone, interprété par Charles Berling, est exceptionnelle. Berling est méconnaissable dans ce rôle et se voue tout entier à l’incarnation de cet américain, aux actes bruts et aux comportements complexes. Le reste des comédiens, notamment Nicolas Avinée qui prend les traits de Rodolfo ou Caroline Proust qui joue Béatrice, nous offrent également une interprétation formidable.

Ce spectacle est alors sans conteste possible la pièce la plus appréciée de cette rentrée théâtrale. Spectacle ou la puissance du texte et de la mise en scène résonnent longtemps dans l’esprit des spectateurs.

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