Ca ira (1) Fin de Louis

Texte et mise en scène :  Joël Pommerat

Théâtre : Théâtre Nanterre-Amandiers

Avec : Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Éric Feldman, Philippe Frécon, Yvain Juillard, Anthony Moreau, Ruth Olaizola, Gérard Potier, Anne Rotger, David Sighicelli, Maxime Tshibangu, Simon Verjans, Bogdan Zamfir

Ca ira (1) Fin de Louis est sans conteste l’un des spectacles les plus ambitieux de cette saison et donne l’impression que Joel Pommerat a effectué un passage à l’échelle considérable par rapport à ses mises en scène habituelles, d’ordinaire plus intimistes et faisant appel à l’imagination du spectateur.

Car en effet, ce spectacle fait tout le contraire. La mise en scène est tellement concrète que le spectateur aura le sentiment de devenir un véritable acteur de la pièce, tellement celle-ci l’aura envahie de toute part pendant près de quatre heures. Avec une quinzaine de comédiens sur scène et au moins autant de figurants se glissant en différents endroits des gradins, le public assistera, incrédule, à une expérience immersive inédite.

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Car Pommerat ose représenter la naissance de la démocratie française, à la fin du XIIIe siècle, en différents endroits clés de l’époque révolutionnaire : au château de Versailles, à l’assemblée nationale ou encore à l’hôtel de Ville de Paris… Dans la salle du Tiers Etat, le micro est placé face public, et les députés passent tour à tour, sous le tumulte des élus qui hurlent, crient et applaudissent depuis le public.

La conflictualité est le moteur de l’intrigue. Elle existe à tous les niveaux, entre les différents groupes, entre les membres de chaque groupe et en chaque individu. Il y a des lignes de fractures collectives, et des nuances individuelles, des revirements, des prises de conscience.

Joël Pommerat

Autre exemple, le plus fascinant sans doute, lorsque Louis XVI, peu avant sa fuite à Varenne, décide pour calmer le peuple de quitter Versailles pour vivre à Paris. Un speaker annonce alors son arrivée sur la musique de « The Final Countdown » et voilà que le roi débarque par une entrée de spectateurs, projecteurs braqués sur lui, serrant la main à toute personne sur son passage. La foule est en délire et le spectateur se retrouve au milieu de ce meeting politique surréaliste, lui-même en train d’applaudir à tout rompre sans vraiment savoir pourquoi. En impliquant ainsi le public, Pommerat met en scène ici à la perfection le sentiment d’appartenance à un groupe, la force d’un mouvement désindividualisé en marche. Rien que pour ces trois minutes, ce spectacle est à ne pas manquer.

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Mais le spectacle dure bien plus longtemps que ces trois petites minutes. Quatre heures ! Rien que ça ! Quatre heures qui se révéleront passionnantes. Car nous avons besoin de ce temps pour sentir et comprendre la complexité de la construction démocratique. D’ailleurs, pour concentrer le spectacle autour des idées véhiculées et du ressenti de l’époque, Pommerat bannit tout nom connu et costume d’époque. Exit alors les Danton, Robespierre ou Marat, bienvenu aux Gigart, Lefranc ou Boberlé habillés de simples costumes-cravates. Seul un nom subsiste, celui de Louis XVI. Ce pauvre roi assez mauvais dans la gestion de la France mais certainement pas l’unique responsable de la Révolution, tombant à un moment de l’Histoire où on aura l’impression que la politique se devait de muer.

En conclusion, cette mise en scène grandiose à la scénographie épurée se révélera magistrale. Les comédiens, incarnant pour chacun plusieurs personnages issus des différents groupes représentés (royauté, peuple, députés…), font un travail remarquable. Cet objet théâtral non identifié marquera pour longtemps le souvenir du spectateur, et accroitra l’attachement de celui-ci pour le débat démocratique et la politique au sens noble du terme. Vivement le Ca ira (2) !

On ne peut pas reconstituer le passé. Le passé n’existe plus. Il s’agit toujours d’une fiction, pour l’historien comme pour l’écrivain ou le metteur en scène. Ca ira (1) est une fiction vraie, c’est-à-dire une fiction que j’ai voulu la plus vraie possible.

Joël Pommerat

 

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